mardi 14 avril 2009

"In Your Community"

La semaine dernière, un étudiant évoquait la prise en charge des personnes du 3e âge dans sa présentation orale. En guise de question d'ouverture, il a demandé à la classe "Et vous, dans votre communauté, comment les personnes âgées sont-elles prises en charge?". C'est à cet instant précis que j'ai réalisé deux choses: D'abord, qu'en France, je n'ai pas le sentiment de faire partie d'une communauté; ensuite, que l'expérience de la canicule de 2003 nous a prouvé que les personnes âgées ne sont tout bonnement pas réellement prises en charge.

La culture française s'articule depuis des siècles autour de la notion d'État. Celui-ci est centralisé, unificateur, intégrateur et responsable du bien-être social. L'égalité est une valeur-clé de ce système. L'État doit garantir aveuglément les mêmes droits à tous et par principe. Il existe par conséquent un modèle d'assimilation à la française dans lequel tout citoyen doit pouvoir se fondre. En France on ne sait pas combien il y a de "noirs". Pourquoi? Parce que la reconnaissance de l'ethnie ou de la race n'est pas une valeur qui fait partie de notre modèle. La citoyenneté française est aveugle, égalitariste et la différence est taboue. Ce n'est pas pour autant qu'elle n'existe pas.

Les États-Unis sont un pays d'immigrés, une nation jeune, fondée sur le mélange des cultures. Par ailleurs, c'est un État fédéral dans lequel les compétences et responsabilités sont davantage déléguées à l'échelon local ou étatique. La liberté, plus que l'égalité, est la valeur-clé du système. L'État ne doit rien - ou peu - en termes d'aide sociale. Il doit juste garantir aux individus l'opportunité d'exercer pleinement leurs libertés. Aux États-Unis, on en prétend donc pas à l'égalité. Au contraire, on célèbre même la différence.

Un exemple du décalage entre les cultures est la discrimination positive. En France, il y a débat. "Discrimination positive" est d'ailleurs un oxymore étonnant qui souligne bien l'ambiguité d'une telle mesure en France. Pour gommer les différences, il faut reconnaître leur existence - et l'échec de notre modèle d'intégration. Il faut pouvoir affirmer ouvertement qu'il y a des minorités - les homosexuels, les noirs, les arabes, les handicapés... - qui souffrent de leur statut. Tant de termes qui sonnent encore comme des "gros mots" aux oreilles du citoyen français assimilé et politiquement correct.

Aux Etats-Unis, pays qui a connu - et connaît toujours - la ségrégation, on a compris depuis longtemps que taire les différences n'aboutissait en aucun cas les gommer. Ici, la "discrimination positive" s'appelle "affirmative action" et il n'y a pas d'ambiguité sur la connotation résolument positive du terme. Ce type de mesures date d'ailleurs du mouvement des droits civils des années 60 et est appliqué depuis 50 ans avec succès. Pourtant, si on célèbre Martin Luther King partout dans le monde, dans les faits, un mouvement communautaire d'une telle ampleur effraierait profondément dans un pays comme la France, menaçant de remettre en cause le modèle identitaire dans son ensemble.

A Tufts, une université très libérale, les minorités sont partout et même la majorité (les WASPs - White Anglo-Saxons Protestants) se reconnaissent comme une communauté à part entière. Ici, tout le monde clame haut et fort son appartenance. La direction nous a d'ailleurs demandé d'accrocher notre drapeau national sur notre porte la semaine prochaine pour montrer la diversité du corps estudiantin aux futurs étudiants visitant le campus.

Chacun peut trouver une association voire une maison qui regroupent des personnes de la même origine, religion ou orientation sexuelle. Ainsi, il y a une Rainbow House pour les LGBT (Lesbiennes, Gays, Bissexuels et Transsexuels), une Spanish House, une German House, une French House, une International House, une Russian House, une Arts House, une Jewish House, une Vegetarian House, ETC... Il en est de même pour les fraternités et sororités, qui reconnaissent ouvertement leur aspect communautaire. Pour faire partie d'une maison, il suffit de porter un intérêt à la culture ou la cause dont il est question. On se regroupe pour s'apporter un soutien mutuel, relayer sa cause et la faire partager - pas pour se couper du reste du monde.

Ce système est néanmoins ambivalent. Bien que le campus soit très multiculturel, les étudiants restent dans les faits souvent entre "cliques". Un incident raciste contre un groupe de Coréens la semaine dernière a d'ailleurs fait beaucoup de bruit sur le campus et mobilisé une immense majorité du corps étudiant contre toute forme de discrimination.

Il est difficile d'évaluer le succès global du modèle américain à partir de l'exemple d'une université très libérale dans l'Etat le plus libéral du pays... L'ouragan Katrina a par exemple mis en avant l'extrême pauvreté de la communauté noire dans le Sud des Etats-Unis - tout comme le mouvement de révolte dans les banlieues françaises en 2002 a rappelé, s'il était besoin, le manque d'intégration de beaucoup de jeunes issus de l'immigration.

Néanmoins, il semblerait que si les minorités souffrent toujours autant sur le plan socio-économique aux Etats-Unis, elles ne soient pas en proie à la même crise identitaire. Ici, chacun à plus ou moins une communauté vers laquelle se replier en cas de besoin. Les étudiants de ma classe expliquaient ainsi que les personnes âgées étaient prises en charge par l'Eglise ou la communauté juive locales - bien que dans les grandes villes, la situation soit un peu plus délicate. Toujours est-it qu'en France, en 2003, 3000 personnes sont décédées en un été et, dans l'immense majorité, elles sont mortes seules, en ville comme à la campagne.

A suivre: Red Cups and Sticky Floor: A Frat Party Experience

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